• Vivre et voir la lumière du soleil

     

    L'amour de la vie et de la lumière 

     

     

    L'amour de la vie, pour les Grecs, c'est avant tout l'amour de la lumière. Comme l'écrit Charles 

    Mugler dans son article "La lumière et la vision dans la poésie grecque", pour les Grecs, "l'élément 

    vital n'était pas l'air, mais la lumière. Mourir, ce n'était pas cesser de respirer, mais cesser de voir

    la lumière."

     

    Cette expression de leur amour pour la vie et le soleil, nous vous proposons de la redécouvrir ici

    à travers quelques textes épiques et tragiques.

     

     

    "Vivre et voir la lumière du soleil"

     

     

    Cette expression, qui combine l'idée de vie et de vision de la lumière, se retrouve fréquemment dans

    l'épopée. Ci-dessous deux exemples choisis pour leur beauté :

     

      

                    * Dans l'Odyssée, Chant κ, Ulysse conte aux Phéaciens le désespoir qui a été le sien

    lorsque Circé lui annonça qu'avant de rentrer à Ithaque, il devrait tout d'abord descendre aux Enfers :

     

      ὣς ἔφατ', αὐτὰρ ἐμοί γε κατεκλάσθη φίλον ἦτορ·

    κλαῖον δ' ἐν λεχέεσσι καθήμενος, οὐδέ νύ μοι κῆρ

    ἤθελ' ἔτι ζώειν καὶ ὁρᾶν φάος ἠελίοιο

    αὐτὰρ ἐπεὶ κλαίων τε κυλινδόμενός τε κορέσθην,

    καὶ τότε δή μιν ἔπεσσιν ἀμειβόμενος προσέειπον

     

    Odyssée, Chant κ, vers 495 à 499

    "Ainsi parla-t-elle, et mon souffle en fut brisé. Je

    restai sur le lit à pleurer; découragé, je ne voulais

    plus vivre et voir la lumière du soleil. Mais quand

    à force de pleurer, de me rouler sur le lit, je fus

    enfin rassasié de larmes, je lui répondis en ces

    termes : ..."

    Médéric DUFOUR - Jeanne RAISON, Homère, L'Odyssée. Paris, Garnier, 1961

     

     

     

                        * Dans l'Iliade, Thétis, au chant Σ (v. 55 à 62), après avoir relaté la croissance de son fils

    Achille (semblable à une jeune pousse), regrette qu'il soit dans l'affliction, lui qui pourtant vit et voit

    la lumière du soleil :

     

    ἥ τ' ἐπεὶ ἂρ τέκον υἱὸν ἀμύμονά τε κρατερόν τε 


    ἔξοχον ἡρώων· ὃ δ' ἀνέδραμεν ἔρνεϊ ἶσος·


    τὸν μὲν ἐγὼ θρέψασα φυτὸν ὣς γουνῷ ἀλωῆς


    νηυσὶν ἐπιπροέηκα κορωνίσιν Ἴλιον εἴσω


    Τρωσὶ μαχησόμενον· τὸν δ' οὐχ ὑποδέξομαι αὖτις


    οἴκαδε νοστήσαντα δόμον Πηλήϊον εἴσω.    60


    ὄφρα δέ μοι ζώει καὶ ὁρᾷ φάος ἠελίοιο


    ἄχνυται, οὐδέ τί οἱ δύναμαι χραισμῆσαι ἰοῦσα.

     

    Après avoir enfanté un fils irréprochable et

    fort, supérieur aux héros (il a poussé pareil à

    un jeune arbre), l'ayant nourri comme un jeune

    plant dans un verger à flanc de coteau, je l'ai,

    sur des vaisseaux recourbés, envoyé à Ilion

    combattre les Troyens. Ce fils, je ne le

    recevrai pas, je ne le verrai pas revenir chez

    lui dans la maison de Pélée ; et, pendant que je

    l'ai, qu'il vit, et voit la lumière du soleil, il est

    affligé, et je ne peux en rien le secourir par ma

    présence.



    Eugène LASSERRE, Homère, Iliade. Paris, Classiques Garnier, 1955.



     

     

     

     

     Mourir, c'est quitter la lumière

     

    Cette idée est mise en valeur dans les tragédies. En voici deux exemples, tirés d'Hécube

    d'Euripide et d'Antigone de Sophocle :

     

                       * Hécube, Euripide : Au moment où elle doit mourir, Polyxène regrette dans sa dernière

    discussion avec sa mère de voir pour la dernière fois les rayons et le disque du soleil, vers 408 à 413 :

     

    Ἀλλ', ὦ φίλη μοι μῆτερ, ἡδίστην χέρα


    δὸς καὶ παρειὰν προσβαλεῖν παρηίδι·


    ὡς οὔποτ' αὖθις, ἀλλὰ νῦν πανύστατον


    ἀκτῖνα κύκλον θ' ἡλίου προσόψομαι.


    Τέλος δέχῃ δὴ τῶν ἐμῶν προσφθεγμάτων.


    Ὦ μῆτερ, ὦ τεκοῦσ', ἄπειμι δὴ κάτω.

    Mais plutôt, ô ma mère bien-aimée, tends-moi

    cette main chérie, approche ton visage du mien...

    hélas! pour la dernière fois... Mes yeux ne

    reverront plus ces rayons, cette radieuse clarté du soleil. Reçois

    mes derniers adieux. Ô ma mère ! ô toi qui m'as donné la vie, je

    descends au séjour des ombres.

     

     M. ARTAUD, Tragédies d'Euripide. Paris, Charpentier, 1842

    Traduction française reprise sur le site de Philippe Remacle.

     

     

     

     

                      * Dans l'Antigone de Sophocle, la condamnation à mort de l'héroïne la prive du "droit" de

    voir la lumière du soleil, vers 877.

     

    Ἀντιγόνη


    ἄκλαυτος, ἄφιλος, ἀνυμέναιος ταλαίφρων ἄγομαι


    τὰν πυμάταν ὁδόν. οὐκέτι μοι τόδε


    λαμπάδος ἱερὸν ὄμμα


    θέμις ὁρᾶν ταλαίνᾳ. 880


    τὸν δ᾽ ἐμὸν πότμον ἀδάκρυτον


    οὐδεὶς φίλων στενάζει.

     

    Donc les pleurs, l'amitié ni les chants d'hyménée

     

    sur mon dernier chemin ne m'auront fait escorte,

     

    et plus jamais ne s'ouvrira


    pour moi cet oeil sacré du jour!
     


    Telle est ma loi, infortunée :


    sur mes malheurs pas une larme, pas un soupir
    ami !

     

    Robert PIGNARRE, Théâtre de Sophocle. Paris, Classiques Garnier, t. I, 1947

     

     

     

     

     

     


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  • Commentaires

    1
    mallarmé
    Lundi 2 Janvier à 19:23

    Magnifique ! Démonstratif et probant. L'éclat du beau qui donne à l'épopée, à la tragédie et à la philosophie grecque leur rayonnement sans égal est ici immédiatement sensible. Il respire librement dans les citations et les commentaires, toujours proposés avec goût, pertinence, tact et délicatesse. Les traductions choisies emportent sans difficulté l'adhésion. La méthodologie des rédacteurs est sobre et sérieuse et nous rions de joie avec eux sous la lumière de ces soleils de très pure poésie ! Que l'année nouvelle comble de bonheur les amoureux d'Homère, de Sophocle et d'Héraclite ! Nous formons des vœux de longue vie à l'école de grec ancien, que nous prions de vouloir bien accepter nos applaudissements reconnaissants.

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