•  

    Voici, en liaison avec la version du mois, un extrait de l'ouvrage de Luc FERRY,

    Sagesses d'Hier - extrait proposé par Jean-Claude Dutto que nous remercions ici - qui met

    en situation le chant V et donne la signification philosophique de l'épisode "Calypso".  

     

     Bonne lecture ! 

     

     

    CALYPSO, FIGURE DE L’OUBLI


    in SAGESSES D’HIER, Luc Ferry (J’ai Lu, 2015), pages 28-31.


    « Si un jour vous avez envie de lire ou de relire l’Odyssée, vous pourrez vous apercevoir que tous

    les obstacles semés par Poséidon sur la route du retour d’Ulysse vers Ithaque, sur son passage,

    donc, de la vie mauvaise à la vie bonne, sont liés à l’oubli. C’est un point philosophiquement très

    profond : il s’agit, pour Poséidon, de faire oublier à Ulysse le sens de sa vie, qui est toujours d’aller

    du chaos vers l’harmonie (…). Le chant des sirènes fait perdre la mémoire, tout comme les grains

    de lotus qui rendent les marins d’Ulysse parfaitement amnésiques, ou comme encore le chant de la

    magicienne, Circé. Il en va de même de ces sommeils subits qui s’emparent du héros au moment où

    il s’approche de la côte d’Ithaque, où cette terre tant désirée est en vue : saisi par la fatigue, il

    s’endort, oublie à nouveau le sens de son voyage, de toute sa vie en vérité, et le vent le repousse

    vers le cœur de la mer où il est à nouveau perdu : tout cela, ce sont des figures de l’oubli. Chaque

    fois, il s’agit de lui faire oublier le sens de sa vie, qui est d’aller vers l’harmonie, vers la vie bonne.

    Parmi toutes ces figures de l’oubli, il en est une particulièrement charmante, et c’est elle qui va

    nous permettre de saisir très exactement, de manière à la fois très précise et très concrète, la

    différence entre une spiritualité religieuse et une spiritualité laïque ou philosophique. Nous allons

    voir comment les Grecs, pour la première fois probablement dans l’histoire de l’humanité, vont

    définir la vie bonne sans recourir à Dieu ni à la foi : c’est en cela que l’histoire d’Ulysse est la

    matrice de la philosophie définie comme spiritualité laïque.

    Quelle est cette nouvelle figure de l’oubli qui va faire perdre beaucoup de temps à Ulysse (sept

    ans exactement, sur les dix années de son retour vers Ithaque) ? Elle porte un bien joli nom : elle

    s’appelle Calypso. Calypso est une divinité charmante. Son nom, en grec, vient du verbe caluptein,

    qui veut dire « cacher ». La petite Calypso est ravissante mais elle va décider de cacher Ulysse sur

    son île la plus longtemps possible, de le garder pour elle, par amour. Comme toutes les déesses, elle

    est d’une beauté absolue. Comme toutes les divinités, elle est aussi immortelle. Ulysse débarque sur

    l’île de Calypso pour faire eau, pour remettre des vivres dans son bateau : dès que Calypso

    l’aperçoit, elle tombe folle amoureuse de lui et décide de le garder sur son île.
     

     

    La vie bonne: retrouver sa place dans l’ordre cosmique.


    Non seulement Calypso est sublime, mais son île est un véritable paradis. Homère prend soin de

    souligner, dans une phrase très parlante, que Calypso appartient bien, elle aussi, aux figures de

    l’oubli qu’Ulysse doit sans cesse affronter : elle essayait, écrit-il, de « faire oublier à Ulysse

    Pénélope et Ithaque ». Calypso organise donc la vie d’Ulysse de la façon la plus douce et la plus

    agréable qui soit. L' île est vraiment paradisiaque. Il y a autour des deux amants – parce qu’elle

    passe son temps à faire l’amour avec lui – toute une pléiade de nymphettes qui s’affairent à leur

    rendre la vie particulièrement douce et agréable.

    Tout cela a l’air en effet paradisiaque, et pourtant, chaque soir, Ulysse va s’asseoir sur un rocher :

    il regarde dans la direction d’Ithaque et pleure toutes les larmes de son corps. En apparence, il a tout

    pour être heureux, tout ce qu’un homme peut désirer et pourtant il ne cesse de pleurer. Pourquoi ?

    Parce qu’il n’est pas à sa place dans l’Univers, il n’est pas encore rentré chez lui, il n’a pas retrouvé

    la vie bonne – nous verrons tout à l’heure pourquoi l’idée d’être « à sa place » dans l’ordre

    cosmique est cruciale pour définir la vie bonne dans la philosophie grecque et déjà, dans l’histoire

    d’Ulysse. Alors il pleure, il pleure tous les soirs pendant sept ans. Puis, pour des raisons qui seraient

    trop longues à raconter ici, Athéna, la fille préférée de Zeus, prend Ulysse en pitié et demande à son

    père de donner l’ordre à Calypso de le laisser rentrer chez lui. Zeus envoie alors Hermès, son

    messager, dire à Calypso qu’elle doit laisser partir Ulysse. Calypso est folle de rage et de désespoir.

    Elle peste contre les dieux. Elle leur dit : « Voilà, dès que nous, les divinités secondaires, nous 

    tombons amoureuses d’un mortel, vous nous punissez ! ». Elle est désespérée parce qu’elle aime

    vraiment Ulysse.
     

    C’est alors qu’elle va inventer un stratagème qui va nous permettre de voir exactement la

    différence entre une spiritualité religieuse et une spiritualité philosophique ou laïque. Ce petit

    moment-là est pour moi le point de départ de la philosophie. On le retrouvera chez Platon tout à

    l’heure, et c’est évidemment crucial, à proprement parler : on est à la croisée des chemins entre

    religion et philosophie. Pourquoi ? Que dit Calypso à Ulysse ? Elle lui dit ceci : « Si tu restes avec

    moi malgré l’ordre de Zeus, donc si tu restes avec moi volontairement, je t’offrirai ce qu’aucun

    mortel n’a jamais pu obtenir. » Et elle va lui faire une promesse religieuse, une promesse quasiment

    chrétienne avant la lettre, elle lui dit : « Si tu restes avec moi, je t’offrirai l’immortalité et la

    jeunesse éternelle. »

    Ce dernier détail est d’ailleurs assez comique dans le texte d’Homère. Calypso ajoute à

    l’immortalité la jeunesse éternelle en songeant à un précédent fâcheux : une divinité comme elle,

    Aurore, la fameuse Aurore aux doigts de rose, divinité du matin, était tombée comme Calypso

    amoureuse d’un mortel, un certain Tithon. Elle avait demandé elle aussi l’immortalité pour son

    homme, pour le garder avec elle, mais elle avait oublié d’y ajouter la jeunesse. Le malheureux finit

    donc par se ratatiner dans un coin du palais, devint totalement impropre à la consommation et,

    comme elle ne pouvait pas le tuer, Aurore le transforma en cigale pour s’en débarrasser. La petite

    Calypso dit donc à Ulysse : « Je ne ferai pas cette erreur, je te donnerai, en plus de l’immortalité, la

    jeunesse éternelle. » Vous voyez bien qu’il s’agit d’une promesse religieuse : elle lui propose de

    dépasser la condition humaine pour accéder à l’immortalité (ce que les Grecs appellent une

    « apothéose », une divinisation de l’humain : elle veut le transformer en immortel, c’est à dire en

    dieu). C’est une promesse d’immortalité comme en feront la plupart des grandes religions.

    Or, tenez-vous bien, Ulysse refuse – et ce refus signe la naissance de la philosophie en Grèce.

    Pourquoi ? Parce que ce refus signifie qu’aux yeux de ce sage qu’est devenu Ulysse au fil de ses

    guerres et de ses voyages, une vie de mortel réussie, une vie bonne de mortel est préférable à une

    vie d’immortel ratée. Pour lui, une vie d’immortel ratée, c’est une vie délocalisée, loin non

    seulement de chez soi, mais aussi une vie loin de soi-même puisque, en acceptant le statut de

    divinité, il cesserait d’être ce qu’il est vraiment, à savoir un humain. Il ne serait plus lui-même: il

    cesserait d’être Ulysse, il perdrait son identité. On voit ici apparaître en creux, dans ce refus

    d’Ulysse, la première définition laïque, non religieuse, philosophique, de la vie bonne. »

     

     

     

     

     


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    Lecture proposée en avril 2017 :

     

    Aristophane, Assemblée des femmes

     

     

     

     

     

     

     

                                                                        Bonne lecture !

     

     

     


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    Bonjour à tous !

     

     

    Grâce au travail de nos généreux bénévoles et participants, l'Ecole Ouverte de Grec Ancien vous

    propose, en ce mois d'avril 2017 :

     

    1) à tous, de faire du petit grec sur les traductions proposées par nos participants pour la version de

    mars 2017 (Odyssée, Chant V), et de les commenter, ou d'encourager les traducteurs. Vous trouverez

    également une correction de la version, proposée par Monsieur Desniou. Pour y accéder, cliquez sur

    le lien qui suit, en bleu : Odyssée - Traduction des participants 

    En lien avec ce texte, vous pouvez également découvrir une analyse d'une partie du Chant V, et en

    particulier du personnage de Calypso, dans l'extrait de livre Sagesses d'Hier de Jules Ferry, proposé

    par Monsieur Dutto : Calypso

     

     2) aux débutants en grec ou à ceux qui n'en ont pas fait depuis (très !) longtemps, de s'exercer à

    traduire une fable d'Esope. Esope, Fable

     

    3) à ceux qui sont d'un niveau intermédiaire ou avancé, de se lancer dans la traduction d'un extrait

    de l'Assemblée des femmes d'Aristophane. Ces versions et leurs corrigés (disponibles en fin de mois)

    vous sont proposés par Monsieur Decornois : qu'il en soit remercié !

    Niveau intermédiaire : texte de 17 lignes. Version niveau intermédiaire

    Niveau avancé : texte de 27 lignes. Version niveau avancé

     

    4) de découvrir et commenter l'article proposé généreusement par Jean-Claude Dutto, sur

    la notion d'anastasis, d'Eschyle au Nouveau Testament ! Anastasis

     

    5) de lire ou relire un des grands textes de la littérature grecque ! Ce mois-ci, en lien avec les

    versions des niveaux intermédiaires et avancés, nous vous proposons de découvrir ou

    redécouvrir l'Assemblée des femmes d'Aristophane. Vous pouvez également, tout

    au long du mois, proposer des articles ou des comptes-rendus de lecture sur ce texte, qu'ils soient

    thématiques ou qu'ils recensent vos citations et passages préférés. N'hésitez pas à laisser un

    commentaire pour partager vos impressions de lecture et débattre sur le texte du mois !

     

     

    Si par ailleurs vous souhaitez vous engager dans l'EOGA, vous pouvez également nous contacter pour

    nous faire savoir que vous êtes bénévole, que ce soit pour proposer une version et son corrigé, un

    article de votre cru sur un sujet de votre choix ayant rapport avec le grec (Espace collaboratif) , ou

    simplement vos idées innovantes ! Et, bien sûr, vous pouvez témoigner votre amour du grec dans

    notre page d'or du grec, ici : Dites-nous votre amour du grec !

     

     

     

    Par ailleurs, une information d'Olivier Cosma :

     

    "Séminaire de grec du juillet 2017

    Programme: lecture dans le texte original d'extraits du livre I de l'Histoire de la guerre du

    Péloponnèse de Thucydide.

    Dates: du 18 au 26 juillet 2017.

    Lieu: Chambéry

    Animateur: Olivier Cosma, professeur honoraire à l'Université de Savoie

    Renseignements complémentaires auprès d'Olivier Cosma:

    courriel: cosma-olivier@bbox.fr

    téléphone: 04.79.82.58.24."

     

     

     

     

     

     

    Nous vous souhaitons un excellent mois d'avril sous le signe,

     

    nous l'espérons,

     

    d'un beau soleil grec !

     

     

    L'Ecole Ouverte de Grec Ancien et ses bénévoles.

     

     

     

     

     


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    L'ombre de Polydore,

     

      Euripide, Hécube, v.1-46

     

     

     

    Version annotée proposée par W. Desniou

     

    Version et notes de vocabulaire et de grammaire imprimables ici :

    Télécharger version Euripide, Hécube niveau avancé.pdf »

     

    Corrigé imprimable ici : 

    Télécharger corrigé « Hécube, v. 1-46.pdf »

     

     

     

     

     

     

    "Voici un extrait emprunté à la superbe pièce d'Euripide, Hécube. La guerre de Troie sert de

    toile de fond ; mais la part d'humanité qui était perceptible chez les parents du garçonnet, dans

    l'Iliade, cède ici la place à l'inhumanité du monde des adultes.

     


    I. – TEXTE


    Πολυδώρου εἴδωλον


    Ἥκω νεκρῶν κευθµῶνα καὶ σκότου πύλας


    λιπών, ἵν' Ἅιδης χωρὶς ᾤκισται θεῶν,


    Πολύδωρος, Ἑκάϐης παῖς γεγὼς τῆς Κισσέως


    Πριάµου τε πατρός, ὅς µ', ἐπεὶ Φρυγῶν πόλιν


    5 κίνδυνος ἔσχε δορὶ πεσεῖν Ἑλληνικῷ,


    δείσας ὑπεξέπεµψε Τρωικῆς χθονὸς


    Πολυµήστορος πρὸς δῶµα Θρῃκίου ξένου,


    ὃς τήν δ' ἀρίστην Χερσονησίαν πλάκα


    σπείρει, φίλιππον λαὸν εὐθύνων δορί.


    10 Πολὺν δὲ σὺν ἐµοὶ χρυσὸν ἐκπέµπει λάθρᾳ


    πατήρ, ἵν', εἴ ποτ' Ἰλίου τείχη πέσοι,


    τοῖς ζῶσιν εἴη παισὶ µὴ σπάνις βίου.


    Νεώτατος δ' ἦ Πριαµιδῶν, ὃ καί µε γῆς


    ὑπεξέπεµψεν· οὔτε γὰρ φέρειν ὅπλα


    15 οὔτ' ἔγχος οἷός τ' ἦ νέῳ βραχίονι.


    Ἕως µὲν οὖν γῆς ὄρθ' ἔκειθ' ὁρίσµατα


    πύργοι τ' ἄθραυστοι Τρωικῆς ἦσαν χθονὸς


    Ἕκτωρ τ' ἀδελφὸς οὑµὸς εὐτύχει δορί,


    καλῶς παρ' ἀνδρὶ Θρῃκὶ πατρῴῳ ξένῳ
     


    20 τροφαῖσιν ὥς τις πτόρθος ηὐξόµην, τάλας·


    ἐπεὶ δὲ Τροία θ' Ἕκτορός τ' ἀπόλλυται


    ψυχή, πατρῴα θ' ἑστία κατεσκάφη,


    αὐτὸς δὲ βωµῷ πρὸς θεοδµήτῳ πίτνει


    σφαγεὶς Ἀχιλλέως παιδὸς ἐκ µιαιφόνου,


    25 κτείνει µε χρυσοῦ τὸν ταλαίπωρον χάριν


    ξένος πατρῷος καὶ κτανὼν ἐς οἶδµ' ἁλὸς


    µεθῆχ', ἵν' αὐτὸς χρυσὸν ἐν δόµοις ἔχῃ.


    Κεῖµαι δ' ἐπ' ἀκταῖς, ἄλλοτ' ἐν πόντου σάλῳ,


    πολλοῖς διαύλοις κυµάτων φορούµενος,


    30 ἄκλαυτος ἄταφος· νῦν δ' ὑπὲρ µητρὸς φίλης


    Ἑκάϐης ἀίσσω, σῶµ' ἐρηµώσας ἐµόν,


    τριταῖον ἤδη φέγγος αἰωρούµενος,


    ὅσονπερ ἐν γῇ τῇδε Χερσονησίᾳ


    µήτηρ ἐµὴ δύστηνος ἐκ Τροίας πάρα.


    35 Πάντες δ' Ἀχαιοὶ ναῦς ἔχοντες ἥσυχοι


    θάσσουσ' ἐπ' ἀκταῖς τῆσδε Θρῃκίας χθονός·


    ὁ Πηλέως γὰρ παῖς ὑπὲρ τύµϐου φανεὶς


    κατέσχ' Ἀχιλλεὺς πᾶν στράτευµ' Ἑλληνικόν,


    πρὸς οἶκον εὐθύνοντας ἐναλίαν πλάτην·


    40 αἰτεῖ δ' ἀδελφὴν τὴν ἐµὴν Πολυξένην


    τύµϐῳ φίλον πρόσφαγµα καὶ γέρας λαϐεῖν.


    Καὶ τεύξεται τοῦδ', οὐδ' ἀδώρητος φίλων


    ἔσται πρὸς ἀνδρῶν· ἡ πεπρωµένη δ' ἄγει


    θανεῖν ἀδελφὴν τῷδ' ἐµὴν ἐν ἤµατι.


    45 Δυοῖν δὲ παίδοιν δύο νεκρὼ κατόψεται


    µήτηρ, ἐµοῦ τε τῆς τε δυστήνου κόρης.


    II. – NOTES ET VOCABULAIRE

    Le long prologue (v. 1-97) s’articule en deux parties quelque peu déséquilibrées. Les vers 1-58
    plantent l’action : nous sommes en Chersonèse de Thrace, au bord de la mer, dans le camp des
    Achéens. Le décor représente des baraquements réservés aux captives et la tente d’Agamemnon.


    Soudain surgit le fantôme de Polydore qui expose le sujet puis disparaît. Dans la seconde partie (v. 59-97), Hécube, effrayée par des songes alarmants, sort de la tente d’Agamemnon, appuyée sur un bâton et soutenue par des servantes. Toute la tirade que la reine prononce est lyrique (c’est une µονῳδία), et témoigne pathétiquement du désordre qui règne dans son esprit : apostrophes, interruptions du récit, images confuses, formes doriennes au milieu des formes attiques, périodes de rythme anapestique, dans l’ensemble, avec, à deux reprises, deux hexamètres dactyliques.


    On a tout dit sur l’artifice des prologues d’Euripide, où celui-ci se dispense des difficultés de
    l’exposition dramatique en faisant se présenter généralement un personnage qui, après avoir décliné ces nom et qualités, explique la situation au public. Boileau, par exemple, dans son Art poétique, III, 33-34, écrit :
    « J’aimerais mieux encor qu’il déclinât son nom,
    Et dît : Je suis Oreste, ou bien Agamemnon. »
    Cependant, ici, le prologue n’est pas dépourvu d’originalité ni de force : Euripide n’a songé qu’à renfermer dans un même tableau le destin des deux enfants d’Hécube, la double disgrâce qui achève de l’accabler : « Ma mère verra aujourd’hui les corps de ces deux enfants, le mien et celui de mon infortunée sœur » (v. 45-46). Le prologue prépare donc aux scènes déchirantes de la pièce au moyen d’images funèbres et fantastiques ; l’imagination se fait fortement sentir à l’apparition de cette ombre de Polydore, qui est présentée, dans des vers d’une expression et d’une harmonie lugubres, comme ayant abandonné sa dépouille terrestre, battue près du rivage par les flots, sans tombeau et sans larmes, comme errant dans les airs, autour de la demeure d’une mère, pour l’informer de son triste sort, et en obtenir les derniers honneurs (v. 28-32, 47
    sq.). Cette vision offerte au spectateur, trouble, dans le même temps, le sommeil de la reine, et va tout à l’heure la chasser, épouvantée, de sa tente.


    Le fantôme apparaît probablement au moyen de la µηχανή ou de l’αἰώρηµα, en tout cas au-dessus de la tente d’Agamemnon où se trouve Hécube (
    cf. v. 31-32).

    1. ἣκω : être ici, venir — ὁ κευθµών, ῶνος : lieu caché, retraite > régions souterraines, les enfers — ὁ σκόπος : obscurité, ombre — ἡ πύλη : porte (assez imposante d’une ville : cf. par exemple les propylées de l'Acropole d'Athènes).


    2. λιπών < λείπω : laisser, abandonner (participe aoriste second actif) — ἵνα + indicatif : là où (≠ ἵνα + subjonctif : afin que) — χωρίς + génitif : loin de — ᾤκισται < οἰκίζω : établir dans une demeure > habiter (indicatif parfait passif).


    3. γεγώς < γίγνοµαι (participe parfait).


    5. κίνδυνος ἔσχε (< ἔχω à l'aoriste second actif) + accusatif + infinitif : quelqu’un court le risque de — πεσεῖν < πίπτω : tomber (infinitif aoriste second actif) — τὸ δόρυ : lance, javeline.


    6. δείσας < δείδω : craindre (participe aoriste nom. masc. sg.) — ὑπεκπέµπω : envoyer secrètement hors de (+ génitif) — ἡ χθών : terre, territoire, pays.


    7. τὸ δῶµα, ατος : demeure.


    8. ἡ πλάξ, πλακός : plaine.


    9. σπείρω : ensemencer > cultiver — εὐθύνω : diriger — ὁ λαός : peuple — φίλιππον : qui aime les chevaux [la Thrace était renommée pour ses chevaux et ses cavaliers (
    cf. v. 428, 710 et 1089)].


    10. ἐκπέµπει = présent historique (
    cf. v. 6 ὑπεκπέµπω). Il faut essayer de conserver les temps, car ceux-ci visent à dramatiser davantage le récit — λάθρᾳ : en cachette.


    11. πέσοι < πίπτω (optatif aoriste de concordance) — ἵνα + subjonctif = but — τὸ τεῖχος, ους : mur de cité, rempart.


    13. ἤ = ἦν < εἰµί — ὅ = δι' ὅ.


    14. ὑπεξέπεµψεν a pour sujet Πριαµός que l'on tire de Πριαµιδῶν.


    15. τὸ ἔγχος : pique, lance, épée > le rythme binaire a quelque chose de volontairement redondant pour souligner l’incapacité de Polydore de porter une seule arme en raison de son très jeune âge, et par conséquent sa très grande fragilité ; le crime commis par Polymestor n’en est que plus grand et impardonnable. — οἷός τ’εἰµι : être en capacité de, à même de (+ infinitif) — ὁ βραχίων, ονος : bras.


    16. ἕως : tant que — ὄρθα : debout — κεῖµαι : se tenir (imparfait) — τὸ ὄρισµα, ατος : frontière.


    17. ὁ πύργος : rempart (flanqué de tours) — ἄθραυστος : non détruit, intact.


    18. οὑµός = ὁ ἐµός — εὐτύχει δορί : litt. “avoir de la chance avec la lance” > être heureux au combat.


    20. ἡ τροφή : nourriture, éducation > soin — ὥς = ὥσπερ ; ce genre de comparaison est emprunté à Homère (
    cf. Iliade, XVIII, 56 ou Odyssée, XIV, 174) — ὁ πρόρθος : arbuste — αύξοµαι : croître —τάλας : malheureux, misérable ; soyez sensible à la place des mots, révélatrice de l’indignation et génératrice de l’émotion.


    21. ἐπεί : nuance temporelle — άπόλλυµι : faire périr > mourir, périr (moyen-passif).


    22. ἡ ψυχή : l’âme (= le souffle de vie :
    cf. “anima” en latin ou l’expression française “rendre l’âme”) — ἡ ἑστία : le foyer — κατασκάπτω : renverser (indicatif aoriste passif).


    23. αὐτός désigne Priam (on peut aisément tirer de l'adjectif πατρῴα le nom πατήρ (
    cf. v. 14) — ὁ βωµός : l’autel — πρός + datif : au pied de — θεόδµητος : élevé en l’honneur des dieux. Troie avait été bâtie par Poséidon et Apollon pour le compte de Laomédon, père de Priam. Ceux-ci n’avaient pas reçu leur salaire, d’où l’origine des malheurs de la cité. — πίτνω = πίπτω : tomber.


    24. σφάζω : égorger — Ἀχιλλέως παίς désigne Néoptolème — ἐκ a la valeur de ὑπό — µιαίφονος :
    souillé d’un meurtre, meurtrier.


    25. κτείνω : tuer — ταλαίπωρος (
    cf. τάλας) : malheureux (apposition à µε) — χαρίν + génitif : à cause
    de, pour.


    26. ξένος πατρῷος : mis en évidence au début du vers pour faire ressortir l’atrocité du sacrilège
    évoqué plus haut. — κτανών < κτείνω (participe aoriste second nominatif masculin singulier) — τὸ
    ὄιδµα : litt. “gonflement” > houle — ἡ ἅλς, ἁλός : mer.


    27. µεθῆχ’ = µεθῆκε < µεθίηµι : jeter, lancer (indicatif aoriste).


    28. κεῖµαι : gésir, être étendu — ἡ ἀκτή : rivage abrupt, grève — ἄλλοτε : tantôt — ὁ σάλος : agitation
    (des flots) — ὁ ποντός : (grande) mer.


    29. ὁ διαύλος : litt. “double course” (consistant à aller d’un bout à l’autre du stade et à en revenir) =
    terme métaphorique suggérant le va-et-vient des vagues — τὸ κῦµα : flot, vague.


    30. ἄκλαυτος : non pleuré — ἄταφος : dépourvu de sépulture — ὑπέρ + génitif : au-dessus de.


    31. ἀίσσω : voltiger — ἐρηµόω-ῶ : abandonner.


    32. Grammaire : les compléments circonstanciels de temps s’expriment par les cas, pris dans leur
    acception concrète. L’accusatif marque l’extension dans le temps, la durée ; le génitif (partitif) marque
    un moment pris sur une période plus large, un point de départ ; le datif (locatif) marque la date
    précise.
    Lorsqu’on emploie un nombre ordinal, on ajoute toujours une unité au nombre cardinal français.
    C’est précisément ce qui se produit lorsque l’accusatif exprime
    depuis combien de temps une action
    dure ; le grec emploie souvent οὗτος ou ἤδη (déjà) :
    Τρίτην ἤδη ἡµέραν ἀποδεδήµηκεν : cela fait deux jours (c’est déjà le troisième jour) qu’il est
    en voyage
    Τρίτον ἔτος τουτί : voilà deux ans aujourd’hui.
    τὸ φέγγος, ους : lumière > jour, journée — αἰωρέο(οῦ)µαι : flotter (dans les airs).


    33. ὅσονπερ : litt. "depuis autant de temps que" = depuis que.


    34. δύστηνος : malheureux — πάρα = πάρεστι : est venue, arrivée.


    35. ἥσυχος : tranquille > immobile.


    36. θάσσουσι : ils sont assis — ἡ ἀκτή ; rivage (
    cf. v. 28).


    37. ὁ Πηλέως παῖς = Achille (son nom est mis en apposition au vers suivant) (il s'agit en réalité de son
    spectre); Pélée, fils d’Éaque et époux de Thétis — φανείς < φαίνοµαι se montrer, apparaître (participe
    aoriste second moyen) — Selon la tradition, le tombeau d’Achille se trouvait en Troade, sur le
    promontoire de Sigée (Asie Mineure) (
    cf. page suivante une carte de la Troade selon le géographe grec
    Strabon). Or l’action se déroule en Chersonèse. S’agit-il d’un cénotaphe [tombeau élevé à la mémoire
    d’un mort et ne contenant pas son corps), comme celui qu’avait élevé Andromaque, en Épire, en
    l’honneur d’Hector ? Quoi qu’il en soit, tout, dans ce prologue, prend un caractère surnaturel.


    38. κατέχω : retenir (= empêcher de partir) — τὸ στράτευµα : armée.


    39. εὐθύνοντας : syllepse (accord avec στρατιώτας dont l’idée est aisément contenue dans στράτευµα)
    (
    cf. v. 9) — ἐνάλιος, ος, ον : qui bat la mer (épithète poétique) — ἡ πλάτη : rame.


    40. αἰτέω-ῶ 41. τὸ πρόσφαγµα victime (offerte en sacrifice) (< σφάζω v. 24) — τὸ γέρας : marque d’honneur —
    λαϐεῖν = infinitif de destination : littéralement "à prendre".


    42. τεύξεται < τυγχάνω + génitif : obtenir (indicatif futur simple) — τοῦδε (neutre) : cela = ce qu'il
    demande — ἀδώρητος : qui se voit refuser un présent — construire : οὐδ’ ἔσται ἀδώρητος πρὸς
    ἀνδρῶν φίλων.


    43. ἡ πεπρωµένη : le destin — les deux vers 45-46 énoncent clairement le sujet de la pièce. À plusieurs
    reprises, Euripide prend soin de montrer qu’il a voulu réunir dans une même tragédie la fin des deux
    derniers enfants d’Hécube et par là donner de l’unité à sa pièce.


    44. θανεῖν = infinitif de but : pour mourir, à la mort — ἐν τῷδε ἥµατι : dans cette journée où nous
    sommes = aujourd'hui même.


    45. νεκρώ : les deux cadavres — κατόψεται < καθοράω-ῶ : remarquer, voir (indicatif futur simple).


    46. ἐµοῦ et κόρης = appositions à δυοῖν παίδοιν.
    : demander, exiger, réclamer

     

    III/ ECLAIRCISSEMENTS

     

     * Hécube


    Elle est la seconde femme de Priam. Selon les légendes, il existe deux origines possibles :
    – ou bien fille de Dymas, roi de Phrygie (tradition de l'Iliade)
    – ou bien fille de Cissée, roi de Thrace (ici).
    Elle a donné à son époux dix-neuf enfants (nombre porté à cinquante par Euripide) : le plus jeune,
    selon certaines légendes, aurait été Troïlos, le favori d'Hector (qui était l'aîné de tous). Polydore ne
    serait que l'avant-dernier : il semblerait donc bien qu'ici Euripide suive les données de l'
    Iliade ; mais
    chez Homère, Polydore meurt avant la chute de Troie : enfreignant les ordres de son père, il se jette
    dans la mêlée et est tué sous les yeux d'Hector. Nulle part ailleurs – avant Virgile – on ne retrouve la
    légende de Polydore telle que la connaît Euripide. Il est vraisemblable que celui-ci se soit inspiré d'une
    tradition locale, thrace.


    * Polymestor


    Selon certaines traditions, il est le roi de Chersonèse, à qui Priam confie l'enfant ; il aurait épousé l'une
    des filles du maître de Troie, Ilioné.


    * L'autel bâti par les dieux


    L'un des premiers rois de Trie, fils d'Ilos et père de Priam, Laomédon, aurait demandé à deux
    divinités, Apollon et Poséidon, de construire les murs de la citadelle ; ceux-ci y aurait été aidés par un
    mortel, Éaque. Une fois le travail achevé, Laomédon refusa de les payer, ce qui marqua le début des
    malheurs de la cité.


    * Le fils d'Achille


    Il s'agit de Néoptolème, appelé aussi Pyrrhos. C'est le fils d'Achille et de Déidamie (fille du roi de
    Scyros, Lycomède, dans le harem duquel se dissimulait alors Achille, déguisé en fille. Après la mort
    d'Achille, les Grecs apprirent du devin Hélénos qu'ils ne prendraient jamais la cité si Néoptolème ne
    voulait pas les aider. Une ambassade alla chercher le jeune homme, élevé chez son grand-père
    Lycomède, et le ramenèrent devant Troie, où il s'illustra par de multiples exploits.
    "

     

            William DESNIOU

     

     

     

     

     


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    La Grèce,

     

    Ἐπιτομὴ τῆς τῶν Ἑλλήνων ἱστορίας

     

    (tiré du Manuel Ἑλληνιστὶ περὶ τῶν Ἑλλήνων, Anselme Mouchard, 1929)

     

    Texte proposé et tapé par Odilon ESTIENNE : un grand merci à lui !

     

     

     

    La Grèce, les 7 premières phrases de l'Epitomè et leur vocabulaire à télécharger ici : « Ἐπιτομὴ 1-7, Anselme

    Mouchard (1929).pdf »

     Le corrigé à télécharger ici : Télécharger « epitome_1-7_traduction.pdf »

     

    Commencez tout de suite par la première phrase !

     


    1. Ἔστιν ἡ Ἑλλὰς χερσόνησος κειμένη μεταξὺ τοῦ Ἰονίου καὶ τοῦ Μεσογαίου καὶ τοῦ Αἰγαίου.

     


    COMMENTAIRE :


    Πελάγους, génitif de τὸ πέλαγος (la mer) est sous-entendu.


    LEXIQUE :


    ἐστίν < 3° personne du singulier du présent de l'indicatif de εἰμί : être


    ἡ Ἑλλάς, -άδος : la Grèce, l'Hellade


    ἡ χερσόνησος, -ου : la presqu'île


    κειμένη < nominatif féminin singulier du participe présent moyen


    de κεῖμαι : être couché, être placé, être mort


    μεταξὺ : dans l'intervalle, entre (+ génitif)


    ὁ Ἰόνιος, ου : la mer Ionienne


    καί : et, même, aussi


    Μεσόγαιος, -ος/-α, -ον : situé dans l'intérieur des terres (τὸ Μεσόγαιον, -ου : la mer Méditerranée)


    Αἰγαῖος, -α, -ον : d'Egée (τὸ Αἰγαῖον, -ου : la mer Egée)

     

     

                                            Phrases suivantes (1-7) à télécharger ici : « Ἐπιτομὴ 1-7, Anselme Mouchard (1929).pdf »

     

     

     

     


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